Reportage

 

Équateur et Pérou janvier-février 2010.

Mise au point.

reportage perou

Avant de commencer, mettons les choses en perspective. Je fais, bon an mal an un ou deux voyages par année au Pérou,
toujours à la recherche de nouvelles grenouilles ou de spécimens rares.
C’est devenu une passion et cela ne coûte guère plus cher qu’une semaine à Punta Cana. Comme j’ai largement dépassé les soixante-dix ans,
je ne suis que la cinquième roue du char dans toutes ces expéditions. Les conditions étant souvent difficiles, je ne pourrais absolument rien faire,
rien voir sans l’aide constante de mes deux amis Mark Pepper et Manuel
Sanchez qui me font l’honneur de m’inviter, de m’accompagner,
de m’aider, bref de m’aimer assez pour me supporter et ceci dans tous les sens du terme !
Voilà qui enlève donc toute prétention de ma part aux aventures qui vont suivre. Parlons donc maintenant de grenouilles.
J’ajouterais que sur ce plan, ce voyage-ci a été une entière réussite, contrairement au précédent qui nous avait réservé une sévère désillusion
au sujet de ce foutu sirensis. Et vous excuserez mes très mauvaises photos.

 

 

Equateur

Nous voulions d’abord aller en Équateur pour trouver quelques variétés de sylvaticus ainsi que le plus grand nombre possible de grenouilles de verre. Pour des raisons économiques, nous avons d’abord dû gagner Lima au Pérou et le lendemain prendre un bus unique pour faire le trajet Lima-Quito (Équateur.)

Voyage très, très exotique : 44 heures ininterrompues, 2 heures et demie d’attente à la frontière, debout, en file sous le soleil des tropiques, 2 autres heures d’attente dans un bled perdu pour permettre aux deux chauffeurs de se doucher, 50 centavos à chaque arrêt pour aller aux toilettes qui sont, elles, sans siège et sans eau! On mange ce qu’il y a dans les « restaurants » où les chauffeurs ont décidé se s’arrêter.

Un amigo qui n’avait pas de certificat de vaccination à l’entrée en Équateur s’en sort indemne en payant 100 dollars US !
Ma chère! Bref, la vraie vie tropicale des tropiques!


À Quito, on visite les laboratoires de l’Université Catholique consacrés entièrement aux batraciens équatoriens. Impressionnant! Une cinquantaine de chercheurs dans les classes et les labos. Ces gens-là vont nous guider tout au long de notre séjour en Équateur. Des centaines de spécimens sont conservés dans l’alcool dont la moitié au moins ont déjà disparus de la nature. Dans une salle immense se trouve une série de terrariums de toutes dimensions tous équipés de brumisation automatique. L’après-midi on visite en banlieue de Quito les installations en plein air pour la reproduction des arboricoles. Il paraît que ce sont des spécimens aussi rares qu’exceptionnels. Comme l’étude des dendrobates suffit amplement à ma dose d’émotion, je reste à l’arrière-plan. Renseignements pris à posteriori, il s’agissait par exemple de gastrotheca riobambae.

reportage perou

Le lendemain, pour notre séjour équatorien, on loue l’indispensable véhicule 4 par 4. Comme aucun de mes jeunes amis nord-américains ne sait conduire une voiture avec une transmission manuelle, c’est le vieux Ouaouaron qui va devoir se taper les 1000 kilomètres que l’on va faire pour dénicher ces foutus histrionicus, ( à ce sujet notre spécialiste et guide équatorien, le « Doctor », comme tout le monde ici l’appelle, responsable du département de l’université ne fait aucune différence entre sylvaticus et histrionicus.)

 


Nos recherches vont se concentrer dans la région de Lita. Nous nous installons dans un chic hôtel proche du village de San Francisco, au bord d’une rivière, mais il n’y a pas de pont; les voitures et les camions traversent à gué. Quand il pleut, la rivière grossit et les voitures restent prises au beau milieu. Nous, du bord, on les regarde et on se marre. Nous héritons Manuel et moi d’une « cabina » moisie par l’âge et l’humidité. Le sol est de terre battue et on peut passer la main entre les planches de la paroi. Heureusement pour compenser, il y a deux formidables luxes que tous nous envient : un vieux cadenas pour fermer la porte et deux moustiquaires trouées. La nourriture préparée par la patronne, une vraie « morena » est elle tout à fait acceptable, la bière ne manque pas ce qui bien sûr ravit mes amigos. Comme je suis plutôt « gros rouge », le temps me paraît long.


Après le souper, au lieu d’aller tranquillement se coucher comme tout le monde, mes joyeux compagnons décident d’aller à la chasse à l’arboricole et surtout à la grenouille de verre. Comme je l’ai déjà dit : bof moi, les arboricoles! Je les conduis donc pas trop loin vers un ruisseau qui traverse la route, (le paysage est ici, chose rare, assez plat!) Et je reste confortablement installé dans le 4 par 4. Bernardo, pauvre imbécile! Mes chums reviennent tout excités, fous comme des balais, ils ont déniché leurs premières « ranitas de vidrio » et il faut dire que j’en deviens tout mou : qu’elles sont belles! Pendant le reste du voyage, plus jamais le vieux ne va rester dans son char et manquer une sortie de nuit!


À partir de ce San Fernando nous allons, sous la conduite de nos hôtes, faire chaque jour des sauts d’une cinquantaine de kilomètres à droite, à gauche pour découvrir différentes formes d’histrionicus.

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Le premier jour nous pénétrons dans une ferme connue des gens de l’université. Nos guides sont deux enfants; un petit gars de 11-12 ans et sa sœur 10 ans. On se rendra compte plus tard qu’ils sont très efficaces. On grimpe, on dégrimpe, il fait chaud, forêt secondaire, éclaircies, mauvais sentier, on cherche, on « charche ». C’est le petit gars qui trouve la première bête, un histrio orange clair avec des auréoles brun foncé. On en trouvera un autre plus clair, jaune orange avec des ocelles irrégulières. On peut rencontrer les histrios partout, au sol ou sur les troncs. Il n’y a plus qu’à les photographier, les relâcher et revenir en vainqueurs.

On pourrait se surprendre d’une si faible « récolte », mais les histrios ne courent pas les rues et s’il n’y avait pas nos hôtes pour nous amener dans les bons endroits, on ne trouverait pas grand chose.

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L’après-midi on change radicalement d’endroit. On descend péniblement avec le 4 par 4 un « chemin » forestier qui soudain est bloqué par un éboulement. On continue à pied, une bonne heure et demie de marche tranquille à chercher à gauche et à droite : 12 gars qui ne trouvent rien! Il n’y a plus qu’à remonter! Manuel qui a l’oreille fine entend le chant de ce qui semble un histrionicus à cinq six mètres du chemin. L’espoir renaît, tout le monde s’y met, sauf moi! Je n’y crois pas trop. Comment trouver une si petite bestiole dans un tel fouillis de troncs, de feuilles, de branches. Et bien cinq minutes plus tard, Mark l’a dans sa main : un beau spécimen moutarde avec des taches blanches. Les photographes se jettent dessus. Ce sera le seul de l’après-midi.

La nuit, après avoir suivi un chemin en pente à la limite des possibilités de « mon » pauvre 4 par 4, on traverse à pied une rivière pour suivre une piste de boue dans une forêt dense. La récolte est mauvaise, un serpent, une tortue, beaucoup d’œufs, peu de grenouilles. C’est en revenant sur nos pas et en remontant la rivière que nous faisons la découverte la plus intéressante. Quand nos lampes éclairent les immenses feuilles qui pendent au-dessus de l’eau on distingue parfaitement par transparence une série de ranas de vidrio et leurs œufs. Décidément je ne me lasserai jamais de ces bestioles, ce sera ma découverte du voyage…

Le lendemain est un grand jour, nous allons visiter les installations où le professeur Doctor tente d’élever et de multiplier des histrionicus in situ. Vous comprendrez que je ne peux pas trop en divulguer. Cela équivaudrait à ouvrir la porte du frigidaire. C’est dommage, parce que pour arriver au site, le voyage est éminemment folklorique et un brin dangereux. Zut, il y aurait là toute une histoire à raconter…

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Bref, on arrive finalement dans une clairière d’environ 200 mètres sur 200 mètres, plantée artificiellement tous les deux mètres de gros bromélias à même le sol. Je ne suis pas sûr si ce sont des bromélias, des vieras ou autre chose, mais il y en a un nombre impressionnant. On se rend compte qu’il y a eu là un sacré travail de fait. Deux grosses surprises m’attendent, la première : les histrionicus sont loin d’être aussi nombreux que je l’avais espéré. On en trouve, certes en cherchant bien, mais moins d’une dizaine, avec un seul juvénile. Ici deux théories s’affrontent : celle du Doctor qui pense qu’en multipliant les sites, les facilités de ponte, on va multiplier les naissances. L’autre théorie est celle de Evan Tomvey qui après expérience a déjà déclaré qu’un territoire donné ne peut supporter qu’un nombre bien précis de bêtes et pas plus, même si on améliore les autres conditions. La deuxième surprise me laisse perplexe. Tous ces histrionicus sont sauvages et n’ont pas été introduits artificiellement. Et bien, il y a à quelques mètres de distance un individu couleur moutarde, taches blanches et un autre rouge, avec des pointillés noirs. Ce que je n’aurais jamais osé faire dans un de mes terrariums!

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On change ensuite de territoire pour se rendre, pas très loin de là, dans un « potrero » (un pâturage!) Le terrain est un peu accidenté, il y a des restes de troncs brûlés, mais surtout de hautes herbes. Après trois minutes de quête, Mark pogne un histrio d’un beau rouge avec quelques minuscules taches noires, semblable un peu à un bri-bri. Nous sommes là depuis deux jours et chaque fois le biotope dans lequel on a trouvé un histrio s’avère radicalement différent du précédent.

En revenant, on s’arrête dans la ferme du premier jour pour en explorer une autre partie. Ce sont encore les deux enfants qui nous servent de guide. Le Doctor les a pris en affection et leur a donné la charge de surveiller leur territoire. Il compte plus tard les faire venir à l’université, à Lima. On va voir que ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée.

Le petit gars marche devant, les gringos et le Doctor suivent, la petite fille ferme la marche. On longe un joli ruisseau. l’eau fraîche et claire coule rapidement. Tout à coup la petite crie. Elle vient de repérer de l’autre côté du ruisseau dans une feuille qui pend sur l’eau une arboricole jaune enroulée un peu comme dans un cornet de crème glacée. La troupe fait demi-tour. On se saisit de la grenouille : c’est la plus belle arboricole que j’aie vue!

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D’un jaune éclatant avec des taches rouges. Photos et rephotos! Elle va rejoindre la collection vivante de l’université et le Doctor va offrir une paire de bottes neuves à la gamine. Notre voyage s’arrêtera là, le lendemain, retour à Quito.

 

Nous sommes pressés, à cinq heures du soir on prend le bus pour Loja, arrivée à huit heures du matin. Deux heures de recherches pour trouver une camionnette qui veut bien nous conduire à la frontière du Pérou. On doit la passer à pied, sur un long pont en si mauvais état qu’il a l’air d’avoir été bombardé. Il n’y a absolument personne des deux côtés ce qui fait que cela se passe cette fois-ci comme un charme. Le temps de sauter dans deux taxis, on arrive à Bagua Grande à une heure et demie du matin. Le voyage aura donc duré 32 heures. Ça te forme une jeunesse! Et surtout, ça te bouffe ce qu’il reste de la mienne!


Pérou


Ouf, nous sommes revenus au Pérou, nos copains chauffeurs péruviens nous attendent. Pour les déplacements, ça va être beaucoup moins Rock n roll, plus cool comme on dit en Suisse.

Le lendemain, je ne tiens plus en place : départ pour le paradis des mystériosus. Hélas, quand on arrive, la rivière est infranchissable avec les camionnettes, la barge, mal construite est trop haute pour accepter les voitures. Elle ne sert donc que pour faire traverser des marchandises. Le vrai Pérou, quoi! On traverse en pirogue, de l’autre côté notre chauffeur, César se décarcasse pour trouver un minibus. Si vous allez au Pérou, si vous voulez voir des grenouilles, n’importe quelle grenouille, n’importe où, il vous faut partir avec mon ami César. Sacré César! Je l’aime lui.

Arrivés au bled, il faut trouver Napoléon. C’est lui, le « gardien » des mystés. S’il y a encore des mystés dans le coin, c’est bien grâce à Napoléon. À partir du village, ça monte sec. Sur le sentier Napo vole, mais Jackie, la femme de Marc le dépasse, les gringos traînent les pieds à l’arrière, je me cramponne et je souffle. Je veux être en haut avant la cohorte. Arrivés en haut c’est l’étonnement le plus complet. Nous sommes sur une crête.
reportage perou

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Par le coté où nous sommes montés, si la pente est assez raide, elle est cependant cultivée et très praticable. De l’autre côté de la crête, c’est une paroi rocheuse verticale, un vrai précipice! De superbes bromélias, immenses, rouges sont accrochés aux rochers du côté vertical de la paroi. Et dans CHAQUE bromélia, il y a au moins DEUX mystérios! Nous ne sommes plus au pays des histrios. C’est le jack pot, le bonheur!


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Sur le côté en pente, cultivé, à l’abri du vent, il fait très chaud et très sec. C’est un climat désertique. Jamais une grenouille ne pourrait vivre dans cette chaleur. Immédiatement de l’autre côté, celui de la paroi, il fait vraiment très frais et sec grâce à un fort vent. Je ne comprends vraiment pas comment des dendrobates peuvent survivre dans un tel climat. Brûlant à gauche et froid à droite. Il faut dire qu’en bas du « précipice », il y a une forêt secondaire verdoyante qui s’étend sur une partie du territoire. Il est donc possible que le matin des nuages qui se sont formés pendant la nuit se heurtent à la paroi et amènent l’humidité nécessaire aux bromélias et aux grenouilles. Parce que chaque mysté. se tient à la base des feuilles de bromélia, le cul dans l’eau. Ces récipients doivent gommer les écarts de température. Combien j’ai vu de grenouilles qui, une fois dérangées sautaient dans le vide! J’estime qu’au bas de la paroi, il doit y en avoir toute une colonie. Hélas, le bas de la paroi est assez difficile d’accès à partir du sommet. Nous ne sommes restés que deux heures au sommet : deux heures de pur bonheur. Puis c’est la descente au village, le minibus, le passage de la rivière et le retour.

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Le lendemain, petit serrement de cœur. C’est sérieux, on s’en va cette fois à la recherche du captivus. L’objectif est simple : trouver une colonie de captivus qui serait située pas trop profondément dans le territoire des méchants indiens. Comme tout le monde, j’ai lu dans les journaux que trois mois auparavant ( en 2009! ), ces mêmes indiens ont tué 35 policiers à coup de flèches. Je suis très, très courageux, ça tout le monde le sait bien, mais j’ai quand même certaines limites !

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Le premier jour, ouf! on se contente de chercher le long de la route ce qui n’empêche pas les deux péruviens qui nous accompagnent de se déshabiller et de traverser la rivière (et la frontière indienne!) en contrebas à la nage. Tout le monde revient bredouille sur ses pas pour passer la nuit dans un hôtel. Le bled est situé plus loin et a au moins six maisons. Quand on entre dans le lobby de l’hôtel, on est directement dans une grande salle qui occupe tout le bas, le plancher est de terre battue (humide, humide.) Il y a bien quelques poules ( des vraies, pas des…), mais chance, pas de cochon! Les américains décident de monter leur tente dans cette salle. Ceux qui n’ont pas de tente installent leur hamac entre les piliers. Plus délicat, je dors à l’étage dans ce que la patronne appelle pompeusement une chambre. Mais je dors si bien que le lendemain quand je me réveille, il n’y a plus personne, tout le monde est parti déjeuner au bled, à un kilomètre plus bas. Ah bein, tabarnak! Si maintenant on ne respecte même plus le beau patriarche!

Cette fois-ci, cela semble sérieux, on décide de trouver un guide dans un des villages situé à la limite du territoire et il paraît que l’on va voir ce qu’on va voir…

Pour s’enfoncer en territoire indien, il faut tout d’abord débouler une pente abrupte et traverser la maudite rivière. J’haïs ça pour mourir. Il faut enlever ses bottes, retrousser ses pantalons, enlever son passeport et son argent, marcher sur les pierres irrégulières et glissantes, lutter contre le courant. Oh, Bernardo, qu’es-tu venu foutre ici? Et en plus, tu risques bien de recevoir une flèche dans le …

Heureusement, mon chum Manuel m’aide et me tient la main. Une chance, au milieu, on en a à la taille et avec le courant…

Mes compagnons ne vivent pas du tout la même vie que moi. Ce sont des foutus machos de merde. Ils ont flairé l’odeur du captivus et plus rien ne les arrête.

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Les voilà qui courent sur le sentier qui pourrait très bien se transformer en un sentier de la guerre. On cherche, tout le monde s’éparpille et cherche. Un cri : aqui hay uno! Tout le monde se précipite. Le premier captivus ! Oh déception, un captivus : mais c’est tout petit! De la taille d’un imitator nominal. C’est beau par exemple! J’espère vivre assez vieux pour en avoir plein mon sous-sol. On les trouve à même le sol, camouflés sous l’épaisse couche de feuilles mortes. Durant le temps que nous accorde le guide, on en attrape sept. Ils me paraissent légèrement différents de ceux que j’ai vus sur les sites Internet. Au lieu d’avoir des points, ils ont des lignes. Certains spécimens ont même des taches sur les pattes.

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Voilà donc maintenant l’heure de la photo. Je ne vous l’ai jamais dit, mais chaque fois que l’on trouve une foutue grenouille, les gringos font leur maudite séance de photos. Et maintenant avec le numérique, il leur faut au moins cent cinquante photos DE LA MÊME GRENOUILLE. Je sais, Bernardo, il te faut rester calme! Chacun de ces gringos a au moins pour vingt mille dollars de matériel, alors il faut bien le rentabiliser. Je ne supporte pas ça, attendre que tout le monde ait fini, je deviens vert de rage chaque fois : d’autant plus qu’il faut commencer par leur bricoler un petit décor et gna gna gna (!) pour que la photo ait l’air réelle, pour mettre l’animal en évidence, qu’il faut humecter la grenouille toutes les trois minutes, et qu’elle n’est pas très souvent coopérative. S’ils le pouvaient, ils les photographieraient sur une fleur de la passion. Je sais, Bernardo…!

On s’installe donc pour la sacro-sainte séance photo des captivus; mon estomac commence déjà à se crisper quand le guide nous explique que l’on est à la fin de l’après-midi, que les indiens se déplacent souvent la nuit (je me demande bien pourquoi, fouille-moi!) et qu’il vaut mieux déguerpir. En tout cas lui, il va s’en aller. Voilà donc la comédie considérablement écourtée. Youppi! Evan prend les coordonnées du lieu sur son GPS. On relâche les captivus et on rentre en vitesse. Retraversée de la rivière. Oh Manolo! espereme Carajo!

Ouf! Tout le monde est heureux comme des papes.

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Il n’empêche que l’on va entendre encore parler de ces indiens. Le village dans lequel nous étions est à la limite de leur territoire et les colons ne cessent d’arriver et de s’installer, cela va bien finir par péter un jour.


Pour rentrer, il nous faut passer une sorte de col. De chaque côté de la route le terrain est escarpé et la forêt intacte. Evan Twoney décide d’y revenir le soir pour chasser la rana de vidrio. Evan est un maître chasseur, il a la même application dans son mode de chasse que dans ses recherches scientifiques. Il choisit un arbre en particulier et observe CHAQUE feuille méticuleusement à l’aide de sa lampe frontale et d’une grosse torche manuelle électrique. Les autres l’ont déjà dépassé et sont à plusieurs centaines de mètres plus loin. Au bout de ce qu’il me semble une éternité, il murmure : hay una! J’ai beau écarquiller les yeux, je ne vois rien du tout. Comment apercevoir, dix mètres plus haut, une arboricole de deux centimètres qui a exactement la même couleur que la feuille sur laquelle elle est collée; quand encore elle est collée du bon côté de la feuille! Les autres sont déjà revenus, heureusement parce que maintenant, il s’agit de l’attraper.

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C’est facile : on fait comme avec les prunes, on secoue et si cela ne veut pas tomber on coupe un rameau suffisamment long. Ah, j’oubliais, la différence d’avec les prunes, c’est que déjà au départ de la chute, la bête étend ses pattes et change la parabole de sa chute. Quant à l’arrivée au sol… Bref, c’est bien mieux d’être à plusieurs!

Cette nuit Evans fera une belle récolte, plusieurs grenouilles de verre rares dont une absolument inconnue.

Il n’y a plus qu’à rentrer à « l’hôtel » et le lendemain tranquillement à Tarapoto, vers la civilisation.

 

À Tarapoto, à vingt minutes en mototaxi de la ville, l’après-midi suivant on s’en va à la recherche d’une forme particulière de fantasticus . Le terrain est très en pente et il faut pour grimper se tenir aux branches. Hélas, cette forêt est le royaume des fourmis. J’en ai partout dans les cheveux , dans le cou, dans les bottes, c’est ma plus douloureuse expérience de forêt du voyage. On ne trouve que deux spécimens du fameux fantasticus : il a une belle couronne sur la tête et des lignes blanches droites sur le bas du corps. C’est vraiment un beau fantasticus et ceci quasiment en pleine ville.

 

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Le lendemain, on se paie un autre voyage de cinq heures de camionnette aller pour trouver un autre type de fantasticus. Lignes orange réticulées sur tout le corps. La forêt est dense, c’est un beau biotope, avec quelques frais ruisseaux qui s’entrecroisent. Il paraît qu’il faut chercher sur les troncs! Deux heures de recherches à six : un seul exemplaire qui sautillait sur un tronc horizontal. Mais ici aussi, c’est vraiment un beau spécimen. Cinq heures de retour.


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En Europe, on pense parfois que l’on récolte les dendros un peu comme on cueille des fraises. C’est pas mal plus difficile. Il nous faut beaucoup de temps à nous qui n’appartenons pas au terrain pour trouver seulement un couple d’exemplaires. Quant à tous les « cueilleurs locaux » pour contrebandiers que j’ai approchés, leur récolte était le résultat de semaines de travail, d’où les pertes toujours nombreuses. Et ceci quand les dégâts ne sont pas encore plus importants. Par exemple, ils sont obligés de tomber la forêt pour récolter suffisamment de benedictas.

Mathieu qui a passé une semaine entière sur ce même terrain était complètement écoeuré. Il n’en a vu que trois au sol; imaginez, en une semaine!


Le jour suivant Mark Pepper qui a un faible pour les bassleris bleus décide de leur rendre une petite visite. Il en a une quantité chez lui, mais que voulez-vous, quand on aime ! Hein?
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Trois heures de route depuis Tarapoto. Je suis déjà venu plusieurs fois ici au bord de ce torrent, mais de voyage en voyage, le nombre de maisons décuple. On remonte tranquillement une petite quebrada à peu près à sec. Le groupe s’est scindé, les autres remontent le torrent principal qui lui a beaucoup plus d’eau. Des bassleris, il n’y en a pas des masses, mais compte tenu de la température, on en trouve quand même quelques-uns.


Au bout de deux heures on redescend tranquillement. C’est lorsque nous arrivons en bas que cela se gâte. Nos amigos sont pris à partie par une trentaine d’autochtones, hommes femmes et enfants qui prétendent que nous sommes venus prendre des grenouilles pour s’approprier de leurs propriétés médicinales. Durant tout le voyage Manuel et Mark ont relâché toutes les grenouilles. Les seules bêtes ramassées ont été des grenouilles de verre, conservées dans l’alcool par Evan.
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Nous avons beau montrer que nous n’avons rien pris, le ton monte. Il y a bien sûr comme partout deux ou trois machos grandes gueules qui mènent le bal et qui exigent compensation! Ils expliquent aux autres que les « americanos » ont inventé une machine dans laquelle il peuvent faire rentrer l’esprit des gens et ainsi s’emparer non seulement de leur esprit, mais de leur âme et de leur savoir. Je n’invente rien. Comme toujours, après une bonne heure de conciliabule, tout le monde se calme et finit par fraterniser. Un peu plus, on irait prendre un coup ensemble, on se quitte amis à la vie et on promet de revenir !


Toutes les nuits que nous avons passées à Tarapoto, nous sommes sortis, souvent jusqu’à deux heures du matin, à la recherche de grenouilles de verre. La manière de faire est simple. On prend la route et on roule et on roule. Evan braque ses lampes sur les bas côtés et quand il aperçoit une québrada prometteuse, on s’arrête. Il s’agit de suivre le lit du torrent à la recherche d’arboricoles, l’eau doit couler librement pour que les grenouilles puissent pondent leurs œufs sur des feuilles qui surplombent et qu’ainsi les têtards puissent tomber dans l’eau. Il paraît qu’ils sont équipés pour se cramponner aux roches sous l’eau. Evan qui a toute une expérience est vraiment passé maître dans ce type de recherche. Moi, il me faut tout mon petit change pour suivre. Les roches sont souvent gigantesques, glissantes. Il faut passer d’un bord à l’autre du ruisseau. Chaque minute, je risque de me rompre les (vieux) os. La seule chose que je réussis à faire est de suivre! À un moment donné Evan entend une grenouille de verre chanter. Elle est à sept huit mètres du sol, sur la face supérieure de la feuille. Seuls ses doigts dépassaient! Evan sort de son sac son enregistreur. Puis, il s’agit de récupérer la bête. On coupe un « palo ». Evan chatouille la feuille, l’animal bondit et atterrit sur une roche au milieu du torrent. Mathieu, les bottes pleines d’eau s’en saisit. Pour Evan, c’est une prise exceptionnelle : la grenouille et son chant.

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Le jour suivant, le Huallaga ayant débordé, on doit rester à Tarapoto. Une journée de repos. C’est une chance inespérée, je vais pouvoir acheter des bracelets, des colliers de perles et des petits miroirs pour ma belle indienne québécoise.

On visite aussi les installations d’Evan. Il est en train de faire une expérience sur les préférences sexuelles des imitators. C’est un peu comme si on vous demandait si vous préférez les suissesses ou les péruviennes… Bref, il a réuni une trentaine d’aquariums. Chacun est habité par une femelle imitator « banded » à qui il présente tour à tour un mâle « banded » et un mâle ligné du type bajo huallaga.

Nous sommes le dernier jour; c’est devenu comme une tradition. Le dernier jour on va toujours au bord du même lac, dans une sorte de station balnéo-turistico-campagnarde. J’aime bien y aller, on y mange bien, c’est pas trop fatiguant, on remonte toujours la même petite québrada, le trajet est facile. Cette année, la québrada est à sec, je ne verrai donc pas les caÏmans liliputiens, je suis déçu. Il y a des centaines de carassins dans les rares trous d’eau, mais il y a toujours autant d’imitators à bandes et de summersis. Il y en a partout, à terre, sur les troncs, dans l’aiselle des plantes. Je suis aussi nul que d’habitude pour les différencier. Heureusement qu’il y a Manuel, il rit et m’explique pour la nième fois. Mon Bernardo, t’es vraiment un con!

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« Ya » plus qu’à rentrer et le lendemain prendre l’avion pour Lima. C’est le plus difficile du voyage.

Bernard Bettens, 21 mars 2010.








 

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